De Caxambu à Cruzeiro
De bon matin, un couple de toucans nous accompagne à la
sortie de Caxambu (MG) en direction de Cruzeiro (SP). Cette route nous
a été signalée comme étant extrêmement dangereuse, étroite et sinueuse, avec une
importante circulation de camions, mais c’est bien par celle-ci que nous
entamons le septième jour de pédalage. 100% du parcours d’aujourd’hui sera fait
d’asphalte, ce qui peut incommoder certains pilotes car cela oblige le fessier
à rester en contact permanent avec la selle vu qu’il n’y a pas de soubresauts
sur le chemin. Personnellement, je ne déteste pas cette “prévisibilité monocorde”. C’est l’occasion de glander un peu. Ça donne plus de temps pour observer les
alentours, sans se presser.
Si Mathieu me
demande : “Où es-tu, pourquoi tu ne pédales pas ?” vous pouvez parier
que je suis en train de baver sur le paysage ou, à tout le moins, en train de
faire du yoga. Mais trêve de plaisanterie! Sur un tandem, le stoker ne peut pas
diminuer le rythme, si ce n’est avec l’aval du pilote. Celui qui est à
l’arrière n’est pas un simple passager, le duo se doit d’être synchrone. Et
c’est ainsi, par une calme matinée et sous un soleil encore pâle, que nous nous
attaquons à la première partie du trajet, comme si c’était une promenade- nous ne croisons quasiment aucune voiture au
cours des premiers kilomètres, sans doute à cause de la course de Formule 1 retransmise
à la TV.
Dans la montagne,
il y a seulement Mathieu et moi ainsi qu’un couple de toucans. Je le filme avec
mes propres yeux – je préfère me laisser hypnotiser plutôt que sortir la caméra
et risquer de manquer le vol majestueux et gracieux, toujours rectiligne, de
cet oiseau aux couleurs éclatantes et au bec surdimensionné. Pour moi, la présence la plus magique de toute
notre épopée. Comme une fée qui apparait à un enfant. Nous terminons
la première partie de la journée par un arrêt dans un restaurant familial
typique des routes mineiras, avec un grand choix de desserts, de cachaça et d’énormes alambiques à la vente.
Nous achetons un
pot de doce de leite aux prunes que
nous consommons aussitôt. Le résultat ressemble un peu à une scène de dessin
animé. De retour sur la route, nous pédalons à une vitesse supersonique, digne
de Beep Beep le coyote - 15 km en
dix minutes ! Nous traversons
la région de Pouso Alto, São Sebastião P. Verde, Santana do Capivari, Itanhandu, mais nous ne voyons
que les panneaux de toutes ces villes, nous ne passons physiquement que par Passa Quatro.
De haut, nous
apercevons ce minuscule village, une municipalité autonome plus que centenaire où
en 2000, selon l’IBGE, la population était de 15 mille habitants. Nous hésitons
à y descendre mais il reste encore du chemin à faire. Nous poursuivons droit
devant. Nous parcourons 60
km au milieu de la nature verte puis nous entamons l’ascension de la Serra da Mantiqueira, dans la région de Aparecida, pas très inclinée certes mais
il nous est cependant impossible de continuer
à cause du vent contraire.
Bien qu’il ne le
montre jamais, Mathieu est de toute évidence fatigué. C’est en effet le pilote
qui souffre le plus du vent. Sur ce passage, plus on pédale, plus on semble
s’éloigner du sommet, et par conséquent du début de la descente. On se
prend de véritables « uppercuts » de zéphyr ! Je demande à Mathieu
que l’on s’arrête quelques instants, la forte brise cognant sur ma poitrine m’empêche
de respirer et, le manque d’air aidant, il m’est facile de développer un
syndrome de panique, chose qui m’arrive parfois quand je suis à São Paulo.
Alors que
Mathieu prend son pied sur cette portion, je ne sais pas encore que le pire est
à venir. Nous faisons plusieurs pauses afin de nous hydrater et nous reposer un
peu puis nous reprenons force et courage afin de relever le défi. L’agonie prend douloureusement fin en arrivant
à un belvédère où trône un gigantesque portrait de Santa Aparecida – il n’y a cependant pas l’ombre d’un pèlerin,
juste des enfants qui vendent des images pieuses, quelques couples d’amoureux et
un motard en train de fumer de l’herbe.
Nous ne
descendons même pas de tandem, nous admirons rapidement le point de vue et
continuons notre périple– devant nous se présente une descente de 18 km, interrompue par des
virages en épingle se succédant les uns aux autres, avant de pouvoir finalement
se retrouver sur le plat. Mathieu a ses
frissons garantis. Nous dépassons des voitures à plus de 67 km/h tout en croisant
des pèlerins remontant à pied à 3 km/h. Ils se demandent sans doute qui sont ces
deux fous dévalant la montagne sur cette étrange bicyclette.
Je suis raide
comme un piquet, j’ai du mal à accompagner les courbes, je n’ai plus le
contrôle. Je m’abandonne dans la
vertigineuse descente vers l’enfer. Mais c’est
finalement au paradis que nous nous retrouvons après avoir vaincu
l’obstacle. Au terminus, je
suis toujours vivante et le brouillard de cette fin d’après-midi enlace
langoureusement le paysage montagneux. Une belle photo post-mortem. Je souris
de toutes mes dents en pensant aux minutes passées. Tremblante, je sors
l’appareil afin de photographier la paix.
Nous parvenons
enfin à destination, après 95 km parcourus, dans une ville qui a eu son
importance dans le temps grâce à une ligne de chemin de fer qui reliait São
Paulo à Rio de Janeiro. Cruzeiro est son nom. Que puis-je dire
sur cette ville? Que nous y arrivons au son de musiques assourdissantes déversées
par les haut-parleurs de voitures garées toutes portes ouvertes ? Que ce
vacarme va durer jusqu’au petit matin ? Que l’unique hôtel existant, où
nous sommes donc restés, a été le pire et le plus cher de tout le voyage? Il suffit
d’entrer dans l’état de São Paulo pour être exploité et se faire avoir. Adieu
Cruzeiro! À jamais, j’espère ! Cette mauvaise
nuit allait se refléter durant tout le parcours de la journée suivante, le
huitième et avant-dernier jour de pédalage. ◘
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