mardi 11 mars 2014

Journal du vendredi 18/08 - 95,07km pédalés

De Caxambu à Cruzeiro

De bon matin, un couple de toucans nous accompagne à la sortie de Caxambu (MG) en direction de Cruzeiro (SP). Cette route nous a été signalée comme étant extrêmement dangereuse, étroite et sinueuse, avec une importante circulation de camions, mais c’est bien par celle-ci que nous entamons le septième jour de pédalage. 100% du parcours d’aujourd’hui sera fait d’asphalte, ce qui peut incommoder certains pilotes car cela oblige le fessier à rester en contact permanent avec la selle vu qu’il n’y a pas de soubresauts sur le chemin. Personnellement, je ne déteste pas cette “prévisibilité monocorde”. C’est l’occasion de glander un peu.    Ça donne plus de temps pour observer les alentours,  sans se presser.

Si Mathieu me demande : “Où es-tu, pourquoi tu ne pédales pas ?” vous pouvez parier que je suis en train de baver sur le paysage ou, à tout le moins, en train de faire du yoga. Mais trêve de plaisanterie! Sur un tandem, le stoker ne peut pas diminuer le rythme, si ce n’est avec l’aval du pilote. Celui qui est à l’arrière n’est pas un simple passager, le duo se doit d’être synchrone. Et c’est ainsi, par une calme matinée et sous un soleil encore pâle, que nous nous attaquons à la première partie du trajet, comme si c’était une promenade-  nous ne croisons quasiment aucune voiture au cours des premiers kilomètres, sans doute à cause de la course de Formule 1 retransmise à la TV.

Dans la montagne, il y a seulement Mathieu et moi ainsi qu’un couple de toucans. Je le filme avec mes propres yeux – je préfère me laisser hypnotiser plutôt que sortir la caméra et risquer de manquer le vol majestueux et gracieux, toujours rectiligne, de cet oiseau aux couleurs éclatantes et au bec surdimensionné.  Pour moi, la présence la plus magique de toute notre épopée. Comme une fée qui apparait à un enfant.  Nous terminons la première partie de la journée par un arrêt dans un restaurant familial typique des routes mineiras, avec un grand choix de desserts, de cachaça    et d’énormes alambiques à la vente.  

Nous achetons un pot de doce de leite aux prunes que nous consommons aussitôt. Le résultat ressemble un peu à une scène de dessin animé. De retour sur la route, nous pédalons à une vitesse supersonique, digne de  Beep Beep le coyote - 15 km en dix minutes ! Nous traversons la région de Pouso Alto, São Sebastião P. Verde, Santana do Capivari, Itanhandu, mais nous ne voyons que les panneaux de toutes ces villes, nous ne passons physiquement que par Passa Quatro.

De haut, nous apercevons ce minuscule village, une municipalité autonome plus que centenaire où en 2000, selon l’IBGE, la population était de 15 mille habitants. Nous hésitons à y descendre mais il reste encore du chemin à faire. Nous poursuivons droit devant. Nous parcourons 60 km au milieu de la nature verte puis nous entamons l’ascension de la Serra da Mantiqueira, dans la région de Aparecida, pas très inclinée certes mais il nous est cependant impossible de continuer  à cause du vent contraire.  

Bien qu’il ne le montre jamais, Mathieu est de toute évidence fatigué. C’est en effet le pilote qui souffre le plus du vent. Sur ce passage, plus on pédale, plus on semble s’éloigner du sommet, et par conséquent du début de la descente. On se prend de véritables « uppercuts » de zéphyr ! Je demande à Mathieu que l’on s’arrête quelques instants, la forte brise cognant sur ma poitrine m’empêche de respirer et, le manque d’air aidant, il m’est facile de développer un syndrome de panique, chose qui m’arrive parfois quand je suis à  São Paulo.

Alors que Mathieu prend son pied sur cette portion, je ne sais pas encore que le pire est à venir. Nous faisons plusieurs pauses afin de nous hydrater et nous reposer un peu puis nous reprenons force et courage afin de relever le défi.  L’agonie prend douloureusement fin en arrivant à un belvédère où trône un gigantesque portrait de Santa Aparecida – il n’y a cependant pas l’ombre d’un pèlerin, juste des enfants qui vendent des images pieuses, quelques couples d’amoureux et un motard en train de fumer de l’herbe.  

Nous ne descendons même pas de tandem, nous admirons rapidement le point de vue et continuons notre périple– devant nous se présente  une descente de 18 km, interrompue par des virages en épingle se succédant les uns aux autres, avant de pouvoir finalement se retrouver sur le plat. Mathieu a ses frissons garantis. Nous dépassons des voitures à plus de 67 km/h tout en croisant des pèlerins remontant à pied à 3 km/h. Ils se demandent sans doute qui sont ces deux fous dévalant la montagne sur cette étrange bicyclette. 

Je suis raide comme un piquet, j’ai du mal à accompagner les courbes, je n’ai plus le contrôle. Je m’abandonne dans la vertigineuse descente vers l’enfer. Mais c’est finalement au paradis que nous nous retrouvons après avoir vaincu l’obstacle. Au terminus, je suis toujours vivante et le brouillard de cette fin d’après-midi enlace langoureusement le paysage montagneux. Une belle photo post-mortem. Je souris de toutes mes dents en pensant aux minutes passées. Tremblante, je sors l’appareil afin de photographier la paix.  

Nous parvenons enfin à destination, après 95 km parcourus, dans une ville qui a eu son importance dans le temps grâce à une ligne de chemin de fer qui reliait São Paulo à Rio de Janeiro. Cruzeiro est son nom. Que puis-je dire sur cette ville? Que nous y arrivons au son de musiques assourdissantes déversées par les haut-parleurs de voitures garées toutes portes ouvertes ? Que ce vacarme va durer jusqu’au petit matin ? Que l’unique hôtel existant, où nous sommes donc restés, a été le pire et le plus cher de tout le voyage?  Il suffit d’entrer dans l’état de São Paulo pour être exploité et se faire avoir. Adieu Cruzeiro! À jamais, j’espère ! Cette mauvaise nuit allait se refléter durant tout le parcours de la journée suivante, le huitième et avant-dernier jour de pédalage.

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