mardi 11 mars 2014

Journal du jeudi 17/08 - 82 km pédalés



De Carrancas à Caxambu

Adieu Fazenda do Engenho! Direction les eaux miraculeuses de Caxambu- C’est une journée ensoleillée qui s’annonce, propice pour ne rien faire si ce n’est être au milieu de la forêt sans cogiter ni se préoccuper de rien, simplement oisif. Tout en pédalant, je vois la ferme s’éloigner et je me sens un peu triste. Je tourne la tête et regarde droit devant. Les collines, l’infini et la longue route en terre nous attirent comme un aimant, mettant automatiquement les pneus du tandem en mouvement – nous partons non sans avoir pris un autre délicieux petit-déjeuner mineiro, à sept heures du matin.  

La journée va être longue, avec quelques passages techniques assez délicats mais malgré tout agréables. Toutefois, une fatigue imperceptible s’empare de nous, après tout nous avons déjà effectué la moitié du parcours, et la preuve de cet épuisement est l’absence de photos de ce jour de pédalage.  A midi, nous arrivons à l’Hôtel Fazenda Traituba, très connu dans la région pour avoir construit un portail en l’honneur de l’empereur Dom Pedro II, portail qu’il n’a du reste jamais inauguré, mais Dom Luis de Orleans e Bragança se chargea de couper le ruban quelques siècles plus tard.
Il circule beaucoup d’histoires sur Dom Pedro II, qu’elles soient vraies ou non, il parait que l’empereur avait beaucoup de maitresses et qu’il fréquentait souvent incognito de modestes hôtels ou auberges dans lesquels il aimait à « chasser »…  Nous avons appris l’existence de cet endroit grâce au journal du cycliste José Mauricio de Barros et nous sommes très curieux de le connaitre mais lorsque nous arrivons, la ferme est malheureusement fermée aux visites. 
Une grande fête de la high-society régionale y est prévue. Un parent de la propriétaire de la Fazenda Traituba doit se marier aujourd’hui, les chaises et les tables sont déjà installées pour la grande cérémonie, tout ceci expliquant le pourquoi d’une telle profusion de voitures dans ce lieu pourtant situé au milieu de nulle part. Je voulais faire des photos du portail mais je renonce. Le soleil tape vraiment très fort et nous préférons aller nous rafraichir le gosier en compagnie des vaches, bœufs et autres veaux qui nous attendent sagement à l’ombre sur le bord de la route.   
La première ville où nous nous dégourdissons les jambes est Cruzília. Comme nous n’avons pas pu reconstituer notre stock de barres céréalières,  et malgré le succulent petit-déjeuner de ce matin, nous n’avons pratiquement rien avalé tout au long des  50 km parcourus. Un Pit-stop s’impose ! On s’arrête pour manger un misto-quente (sorte de croque-monsieur). Mathieu en profite pour se reposer le derrière, la situation n’ayant fait qu’empirer ces dernières heures. Nous connaissons des doubles de  tandem qui ont participé à des championnats et ont fini l’épreuve en se mettant tous deux en danseuse, à l’unisson. Mais le problème, c’est qu’on ne peut pas faire ça avec des porte-sacoches chargés à bloc !   
On aurait pu soulager le « fessier » du pauvre Gillot s’il s’était mis en position de   stoker, comme nous le faisons quand le terrain est plat et sans danger (et sans véhicules motorisés) mais cette région exige une technique que je ne possède pas. A Cruzília, tout en observant de l’autre côté de la rue un tandem de marque  Caloi à vendre – une relique selon Mathieu – je succombe au glucose de la boisson gazéifiée la plus vendue au monde qui me rafraichit et me dessèche la gorge.  Nous reprenons très vite la route, il nous reste encore un peu d’énergie solaire.   À quatre heures de l’après-midi, nous amorçons une descente de plus de 10 km.  La brise fraiche soulage notre fatigue et nous atterrissons dans une ville située à la croisée des chemins de SP, Minas e Rio.
Avant l’entrée de “bulles à bouillir” (signification en langue Tupy de Caxambu) un motard nous demande si nous faisons la Route Royale, nous lui confirmons que oui et, tout sourire, il nous souhaite bon voyage. Nous allions le rencontrer à nouveau un peu plus tard. 
Un voyage comme celui-ci se fait en silence. Même à deux, cela reste introspectif.   Tout en pédalant, dans les moments difficiles, nous nous concentrons sur la respiration et nous focalisons sur les endroits agréables en s’efforçant de garder le sourire. Au beau milieu de la forêt, sans dire un mot, nous photographions, échangeons des sourires complices, regardons l’horizon avant de poursuivre.   
En arrivant à Caxambu  il y a un réel contact avec la terre, et ce n’est pas dû à ses fameuses montagnes qui possèdent la plus grande source d’eau minérale carbo-gazeuse de la planète, mais bien à la bonne humeur et la gentillesse de la population vivant ici qui nous captivent.  Nous descendons de bicyclette et nous posons à la terrasse d’un bar sur la chaussée mouvementée. Nous avons parcouru 81,78 km, avec une vitesse de pointe à 68 km/h – la journée se termine, on est épuisés mais on se sent heureux, réalisés, proches de l’extase. 
Nous commandons une bouteille d’eau minérale du cru ainsi qu’un café expresso, et tout en admirant la charmante architecture de la ville, nous remarquons un magasin de vélos distant de quelques dizaines de mètres seulement. La dernière goulée d’eau avalée, miracle, ma fatigue est déjà passée (en moins de 15 minutes !). Requinqués, nous décidons de nous rendre jusqu’à la boutique afin de trouver une nouvelle selle pour Mathieu. Nous ne tardons pas à nous faire des amis.  
Freitas, un policier musclé et sympathique, professeur d’éducation physique à ses heures perdues,  vêtu d’un uniforme de couleur claire faisant ressortir la couleur foncée de sa peau, descend de bicyclette – son véhicule de ronde– avec un carnet à la main. Il regarde le tandem et vient dans notre direction. On pense aussitôt: Est-ce qu’il va nous verbaliser? Le flic se présente et commence à bavarder, il nous pose des questions sur notre épopée, sur le tandem, tous les détails l’intéressent. Finalement, pas d’amende en vue et il nous escorte même à travers la ville jusqu’à un hôtel au rapport qualité-prix ma foi fort intéressant. Il nous invite ensuite à venir rencontrer le soir même une bande de cyclistes ayant  prévu de faire une sortie nocturne.  
C’est la première fois au cours de notre voyage que nous avons une véritable interaction avec un endroit et ses habitants. Flattés, nous acceptons l’invitation de bonne grâce et après avoir diné d’une pizza accompagnée d’un verre de vin dans un centre-ville en effervescence, nous nous dirigeons vers le lieu du rendez-vous. Caxambu est une ville où le vélo est un moyen de transport très utilisé, en dehors du fait qu’elle abrite d’importants championnats de mountain bike de la région.   Le motard rencontré cet après-midi est là, il est doublement “biker”. Freitas vient de terminer de donner un cours de gymnastique pour certains enfants nécessiteux et, peu à peu, les cyclistes arrivent.
Son fils de neuf ans, chevauchant un vélo deux fois plus grand que lui, pédale avec audace et élégance, il cabre et fait tournoyer son engin avec dextérité.  Nous partageons quelques anecdotes de notre aventure avec le groupe, ils veulent tous voir le tandem mais nous l’avons laissé au repos à l’hôtel et, vers dix heures, nous nous éclipsons – durant les cinq premiers jours de voyage, nous ne nous sommes jamais couchés aussi tard. À l’hôtel, avant même de nous déshabiller, nous sommes déjà dans un état léthargique.  
Nous ne savons pas encore que demain nous allons devoir affronter une bourrasque de vent en grimpant un long passage de la Serra da Mantiqueira et que la nuit de sommeil suivante sera la pire de tout le voyage. Mais pour le moment, nous rêvons en compagnie des anges.

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