De Carrancas à
Caxambu
Adieu Fazenda do Engenho! Direction les eaux miraculeuses
de Caxambu- C’est une
journée ensoleillée qui s’annonce, propice pour ne rien faire si ce n’est être
au milieu de la forêt sans cogiter ni se préoccuper de rien, simplement oisif. Tout
en pédalant, je vois la ferme s’éloigner et je me sens un peu triste. Je tourne la
tête et regarde droit devant. Les collines, l’infini et la longue route en
terre nous attirent comme un aimant, mettant automatiquement les pneus du
tandem en mouvement – nous partons non sans avoir pris un autre délicieux
petit-déjeuner mineiro, à sept heures du matin.
La journée va être
longue, avec quelques passages techniques assez délicats mais malgré tout
agréables. Toutefois, une fatigue imperceptible s’empare de nous, après tout
nous avons déjà effectué la moitié du parcours, et la preuve de cet épuisement est
l’absence de photos de ce jour de pédalage. A midi, nous
arrivons à l’Hôtel Fazenda Traituba, très
connu dans la région pour avoir construit un portail en l’honneur de l’empereur
Dom Pedro II, portail qu’il n’a du
reste jamais inauguré, mais Dom Luis de
Orleans e Bragança se chargea de couper le ruban quelques siècles plus tard.
Il circule
beaucoup d’histoires sur Dom Pedro II,
qu’elles soient vraies ou non, il parait que l’empereur avait beaucoup de
maitresses et qu’il fréquentait souvent incognito de modestes hôtels ou auberges dans lesquels il aimait à
« chasser »… Nous avons
appris l’existence de cet endroit grâce au journal du cycliste José Mauricio de Barros et nous sommes
très curieux de le connaitre mais lorsque nous arrivons, la ferme est
malheureusement fermée aux visites.
Une grande fête de
la high-society régionale y est prévue. Un parent de la propriétaire de
la Fazenda Traituba doit se marier
aujourd’hui, les chaises et les tables sont déjà installées pour la grande
cérémonie, tout ceci expliquant le pourquoi d’une telle profusion de voitures
dans ce lieu pourtant situé au milieu de nulle part. Je voulais faire
des photos du portail mais je renonce. Le soleil tape vraiment très fort et
nous préférons aller nous rafraichir le gosier en compagnie des vaches, bœufs
et autres veaux qui nous attendent sagement à l’ombre sur le bord de la route.
La première
ville où nous nous dégourdissons les jambes est Cruzília. Comme nous n’avons pas pu reconstituer notre stock de
barres céréalières, et malgré le
succulent petit-déjeuner de ce matin, nous n’avons pratiquement rien avalé tout
au long des 50 km parcourus. Un Pit-stop
s’impose ! On s’arrête pour manger un misto-quente
(sorte de croque-monsieur). Mathieu en
profite pour se reposer le derrière, la situation n’ayant fait qu’empirer ces
dernières heures. Nous connaissons des doubles de tandem qui ont participé à des championnats
et ont fini l’épreuve en se mettant tous deux en danseuse, à l’unisson. Mais le
problème, c’est qu’on ne peut pas faire ça avec des porte-sacoches chargés à
bloc !
On aurait pu
soulager le « fessier » du pauvre Gillot s’il s’était mis en position
de stoker, comme nous le faisons quand le
terrain est plat et sans danger (et sans véhicules motorisés) mais cette région
exige une technique que je ne possède pas. A Cruzília, tout
en observant de l’autre côté de la rue un tandem de marque Caloi à vendre – une relique selon Mathieu – je
succombe au glucose de la boisson gazéifiée la plus vendue au monde qui me
rafraichit et me dessèche la gorge. Nous reprenons
très vite la route, il nous reste encore un peu d’énergie solaire. À quatre
heures de l’après-midi, nous amorçons une descente de plus de 10 km. La brise fraiche soulage notre fatigue et nous
atterrissons dans une ville située à la croisée des chemins de SP, Minas e Rio.
Avant l’entrée
de “bulles à bouillir” (signification en langue Tupy de Caxambu) un motard nous demande si nous faisons la Route Royale, nous
lui confirmons que oui et, tout sourire, il nous souhaite bon voyage. Nous
allions le rencontrer à nouveau un peu plus tard.
Un voyage comme
celui-ci se fait en silence. Même à deux, cela reste introspectif. Tout en
pédalant, dans les moments difficiles, nous nous concentrons sur la respiration
et nous focalisons sur les endroits agréables en s’efforçant de garder le
sourire. Au beau milieu de la forêt, sans dire un mot, nous photographions, échangeons
des sourires complices, regardons l’horizon avant de poursuivre.
En arrivant à Caxambu il y a un réel contact
avec la terre, et ce n’est pas dû à ses fameuses montagnes qui possèdent la
plus grande source d’eau minérale carbo-gazeuse de la planète, mais bien à la
bonne humeur et la gentillesse de la population vivant ici qui nous captivent. Nous descendons
de bicyclette et nous posons à la terrasse d’un bar sur la chaussée mouvementée.
Nous avons parcouru 81,78 km, avec une vitesse de pointe à 68 km/h – la journée
se termine, on est épuisés mais on se sent heureux, réalisés, proches de
l’extase.
Nous commandons
une bouteille d’eau minérale du cru ainsi qu’un café expresso, et tout en
admirant la charmante architecture de la ville, nous remarquons un magasin de vélos
distant de quelques dizaines de mètres seulement. La dernière
goulée d’eau avalée, miracle, ma fatigue est déjà passée (en moins de 15 minutes !).
Requinqués, nous décidons de nous rendre jusqu’à la boutique afin de trouver
une nouvelle selle pour Mathieu. Nous ne tardons pas à nous faire des amis.
Freitas, un policier musclé et sympathique, professeur d’éducation
physique à ses heures perdues, vêtu d’un
uniforme de couleur claire faisant ressortir la couleur foncée de sa peau,
descend de bicyclette – son véhicule de ronde– avec un carnet à la main. Il
regarde le tandem et vient dans notre direction. On pense
aussitôt: Est-ce qu’il va nous verbaliser? Le flic se présente et commence à
bavarder, il nous pose des questions sur notre épopée, sur le tandem, tous les
détails l’intéressent. Finalement, pas d’amende en vue et il nous escorte même
à travers la ville jusqu’à un hôtel au rapport qualité-prix ma foi fort
intéressant. Il nous invite ensuite à venir rencontrer le soir même une bande
de cyclistes ayant prévu de faire une
sortie nocturne.
C’est la
première fois au cours de notre voyage que nous avons une véritable interaction
avec un endroit et ses habitants. Flattés, nous acceptons l’invitation de bonne
grâce et après avoir diné d’une pizza accompagnée d’un verre de vin dans un
centre-ville en effervescence, nous nous dirigeons vers le lieu du rendez-vous. Caxambu est une ville où le vélo est un moyen de transport très
utilisé, en dehors du fait qu’elle abrite d’importants championnats de mountain
bike de la région. Le motard
rencontré cet après-midi est là, il est doublement “biker”. Freitas vient de terminer de donner un
cours de gymnastique pour certains enfants nécessiteux et, peu à peu, les
cyclistes arrivent.
Son fils de neuf
ans, chevauchant un vélo deux fois plus grand que lui, pédale avec audace et
élégance, il cabre et fait tournoyer son engin avec dextérité. Nous partageons
quelques anecdotes de notre aventure avec le groupe, ils veulent tous voir le
tandem mais nous l’avons laissé au repos à l’hôtel et, vers dix heures, nous
nous éclipsons – durant les cinq premiers jours de voyage, nous ne nous sommes
jamais couchés aussi tard. À l’hôtel, avant même de nous déshabiller, nous
sommes déjà dans un état léthargique.
Nous ne savons
pas encore que demain nous allons devoir affronter une bourrasque de vent en
grimpant un long passage de la Serra da
Mantiqueira et que la nuit de sommeil suivante sera la pire de tout le
voyage. Mais pour le moment, nous rêvons en compagnie des anges.◘
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