De Carandai à Tiradentes
Levée du corps à
six heures du matin, anxieux de découvrir où nous avons passé la nuit - Carandaí est une ville minière entre Cupim et Barbacena comptant plus de 20 mille habitants, mais en fait nous
n’y sommes pas exactement. En sortant du chalet,
les feuilles trempées de rosée nous fouettent le visage. Une brume
profite de l’absence de soleil pour s’ouvrir sur la nature. Sur les plantes se
dépose encore la fraicheur de la nuit passée.
Un silence quasi
absolu autant que délicieux règne dans ce lieu. Les enfants qui jouaient hier
soir dorment encore à cette heure-ci, on n’entend que le cliquettement de
délicates petites chutes d’eau sur la pelouse et le chant d’oiseaux qui nous
sont encore inconnus. Ce gigantesque
terrain est la partie loisirs de l’Hôtel Estalagem
Fazenda Lazer, municipalité de Carandaí,
où l’on trouve une très riche végétation avec une grande variété de plantes. Et
des oiseaux, beaucoup d’oiseaux ! Notamment des paons. Dans les arbres et
autour de la piscine. Des femelles minces et fines et des mâles en éventail
se pavanant.
Dès que nous
commençons à marcher, nous reconnaissons le bruit que l’on entendait à l’aube, comme
si deux morceaux de bois creux se heurtaient l’un l’autre, mais en fait c’est
le son d’un toucan qui, à cet instant précis, se trouve sur le balcon d’un
chalet soutenu par de robustes poutres en bois. Il a été appréhendé à
la douane et l’Hôtel Estalagem l’a adopté, comme il le fait souvent pour
d’autres animaux. Nous admirons également de superbes aras, seuls ou bien en
couple, certains optant même pour un « ménage à trois », des lapins chinchillas
courant dans l’herbe, faisant leur gymnastique matinale...Nous filmons un peu
tout et n’importe quoi puis, l’horloge indiquant huit heures, nous allons
prendre le petit-déjeuner.
J’en profite pour lire la brochure que la
réceptionniste nous a donné la veille avec la programmation des activités: exposition
de chevaux Mangalarga, promenades en 4X4, charrette, carrosse, poneys, etc…En fait, cet endroit est bien plus qu’un simple hôtel,
c’est un centre de loisirs familial et champêtre. Nous adorons la
suggestion « lait au pis de la vache avec musique classique » – dans
notre enfance, que ce soit en France pour Mathieu ou au Brésil pour moi, nous
avons tous deux eu l’opportunité d’assister à la traite des vaches et de boire
le lait tout chaud, mais nous ne l’avons
jamais fait.
Nous terminons
nos délicieux pão de queijo, servis à
volonté, et nous allons jusqu’aux étables. Là-bas, les chevaux, les poneys et
les vaches sont trempés, on vient juste de les laver et, effectivement, les
haut-parleurs diffusent du Mozart ! Nous approchons des vaches. Un monsieur
assez costaud, coiffé d’un chapeau de paille, nous montre comment réussir la
prouesse de traire la mamelle de l’animal sans prendre de recul– à vrai dire, pour
la sécurité des pensionnaires, les pattes arrière de la vache sont attachées. A mon tour, j’essaie,
mais ça me fait de la peine, ses tétines me paraissent très sèches et j’ai peur
de lui faire mal. Mathieu quant à lui a chopé la technique, à la seconde
tentative, l’air désinvolte, il tire l’équivalent d’un verre de lait et le boit
aussitôt. Heureux comme un
gosse, il affiche un large sourire, fier de sa prestation. Retour au
chalet. Le jour se lève en pleine forme, ensoleillé et sans l’ombre d’un nuage
dans le ciel. Il est grand temps de partir. On charge le tandem.
3º JOUR DE PEDALAGE – Journal du lundi 14/08/05
Nous voilà
désormais munis d’un plan fait à la main que l’on nous a donné à l’hôtel - tout ce que nous avons imprimé du cycliste José Mauricio ne nous servira pas
aujourd’hui, vu que nous avons dévié de notre itinéraire. Nous devons
arriver à Lagoa Dourada, par le sertão, et continuer ensuite sur une
route goudronnée en direction de São João do Del Rey –probablement que la
proportion sera de 55% de terre et le reste d’asphalte.
Grippés et
fiévreux, cinq kilomètres après la sortie de l’Hôtel Estalagem, nous passons
devant le village de Melos. Plusieurs
petites habitations paysannes, collées
les unes aux autres. Des cochons en liberté, des hommes qui labourent et cultivent
la terre, des enfants qui jouent au bord de la route. Dix kilomètres plus loin, nous
traversons le bourg d’un village encore plus petit: Arame.
Nous parlons avec quelques villageois afin de savoir “où et comment” – c’est étonnant comme ils donnent
facilement les renseignements, cela peut sonner comme une évidence, mais pour
qui n’est pas habitué à ça… La droite et la
gauche n’existent pas pour les gens du sertão,
les seules références sont: après les buissons, tournez au croisement en
passant devant les champs labourés et après le troisième
« tomateiro » (pied de tomates) ... Je demande à Mathieu: Un « tomateiro »? C’est
comment un « tomateiro »? Ce à quoi il rétorque : C’est quoi
un « tomateiro » ? Blague à part, nous
continuons. Sans gauche ni droite. Au centre. En plein milieu. Peu à peu, le
reste de civilisation se transforme en nature minière profonde. De larges
routes en terre, beaucoup de collines, peu d’arbres et peu d’animaux.
Il est midi, l’air
est bien sec et le soleil tape, aucune voiture, aucun camion, aucun véhicule, et quand il en passe enfin un
au bout de deux heures, il soulève un nuage de poussière longitudinal. Tout devient
marron, même le ciel. Comme la selle
de Mathieu commence à lui faire mal, nos haltes sont un peu plus fréquentes
afin d’atténuer le frottement. Sur un tandem chargé à bloc comme le nôtre, *le
pilote ne peut pas se mettre en danseuse, que ce soit pour se soulager ou pour
appuyer un peu plus sur les pédales afin de redonner du rythme. On met un peu de
temps pour nous échauffer. Mathieu est un garçon en or, il fait face aux
adversités sans jamais se plaindre et, au fil des collines, nous reprenons
notre vitesse de croisière tout en
toussant et en éternuant. Nous consommons
énormément d’eau à cause de la grippe, pour nous dessécher la gorge. Nous
évitons de justesse un accident: les “tue-mules” (nom donné aux barrières
canadiennes) de la Route Royale pourraient aussi s’appeler des tue-cyclistes.
Dans la région, ils
sont faits de telle manière que l’espace
entre deux lamelles de bois est de la largeur d’un pneu– en bons cyclistes que nous
sommes, nous parvenons à freiner juste avant chacun d’eux, bien qu’ils soient
généralement dissimulés après une grande descente. Après avoir
parcouru 22 kilomètres, nous arrivons à Lagoa
Dourada. Nous effectuons une halte de
quinze minutes. Nous achetons du chocolat –les barres de céréales étant
introuvables dans ces contrées – et nous remplissons les bidons d’eau.
Nous traversons cette
ville faite de sympathiques maisonnettes rustiques et dont les rues ne sont encore qu’à moitié
goudronnées. Tant les adultes que les enfants regardent passer notre étrange
attelage les yeux écarquillés. Les uns rient, les autres paraissent avoir vu un
OVNI. Jusqu’à ce que
l’attraction sorte du village et retrouve l’asphalte encerclé de collines définitivement
bucoliques. Sur cette route, il n’y a quasiment pas d’ombre et les voitures y
sont rares. Beaucoup de descentes et de montées, aussi suaves que longues. Nous pédalons en
toute quiétude: où il y a du goudron, le globe-trotter ne se perd pas. On
commence même à voir quelques panneaux de signalisation (pratiquement inexistants
jusqu’alors). C’est un vrai bonheur, cela nous tranquillise quelque peu vu que
nous n’avons pas de plan digne de ce nom.
Nous suivons les
panneaux indiquant la direction de São João Del Rey, mais en fait il suffisait
de continuer tout droit, les bifurcations étant extrêmement rares. Mathieu avait vu sur internet une super
boutique d’accessoires pour vélo et il voulait la connaitre. Mais il est déjà
tard lorsque nous atteignons l’entrée de la ville. Nous préférons
donc poursuivre notre chemin. Peu après, nous quittons la route pour entamer une
portion pavée. On peut désormais apercevoir la
Serra de São João, un énorme mur
vert qui entoure Tiradentes, classée Patrimoine
Historique et Artistique National en 1938.
En moins d’une
heure, nous arrivons dans la ville de pierres capistranas (en référence à João Capistrano Bandeira de Melo, ancien président mineiro) tombant sur une
foule vêtue en costumes d’époque. Non, nous
n’avons pas la berlue! Il s’agit en fait d’une reconstitution historique pour
le tournage d’un feuilleton TV: “L’esclave Isaura”, diffusé par la chaine Rede Record. Les acteurs, habillés en
conséquence, ont pris possession de la ville. Pour les autochtones, c’est l’attraction du
jour.
Nous entrons dans un bar et choisissons une table avec
vue sur le tandem et les bagages. Après avoir commandé un demi, on étend nos
jambes, feignant d’être des touristes lambda voyageant en voiture. La
distance parcourue aujourd'hui a été de 73,01 Km en 6h29min, à une vitesse
moyenne de 11,2 km/h avec des pointes à 66 km/h. Tout en buvant un autre demi,
on reste inertes à observer le va et vient des gens, des chevaux et des
charrettes, savourant cette fin d’après-midi, sans autre forme de
préoccupation. Après tout, notre mission du jour est déjà accomplie. ◘
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