mardi 11 mars 2014

Journal du lundi 14/08 - 73,01 km pédalés

De Carandai à Tiradentes
Levée du corps à six heures du matin, anxieux de découvrir où nous avons passé la nuit - Carandaí est une ville minière entre Cupim et Barbacena comptant plus de 20 mille habitants, mais en fait nous n’y sommes pas exactement. En sortant du chalet, les feuilles trempées de rosée nous fouettent le visage. Une brume profite de l’absence de soleil pour s’ouvrir sur la nature. Sur les plantes se dépose encore la fraicheur de la nuit passée.
Un silence quasi absolu autant que délicieux règne dans ce lieu. Les enfants qui jouaient hier soir dorment encore à cette heure-ci, on n’entend que le cliquettement de délicates petites chutes d’eau sur la pelouse et le chant d’oiseaux qui nous sont encore inconnus. Ce gigantesque terrain est la partie loisirs de l’Hôtel Estalagem Fazenda Lazer, municipalité de Carandaí, où l’on trouve une très riche végétation avec une grande variété de plantes. Et des oiseaux, beaucoup d’oiseaux ! Notamment des paons. Dans les arbres et autour de la piscine. Des femelles minces et fines et des mâles en éventail se pavanant.
Dès que nous commençons à marcher, nous reconnaissons le bruit que l’on entendait à l’aube, comme si deux morceaux de bois creux se heurtaient l’un l’autre, mais en fait c’est le son d’un toucan qui, à cet instant précis, se trouve sur le balcon d’un chalet soutenu par de robustes poutres en bois. Il a été appréhendé à la douane et l’Hôtel Estalagem l’a adopté, comme il le fait souvent pour d’autres animaux. Nous admirons également de superbes aras, seuls ou bien en couple, certains optant même pour un « ménage à trois », des lapins chinchillas courant dans l’herbe, faisant leur gymnastique matinale...Nous filmons un peu tout et n’importe quoi puis, l’horloge indiquant huit heures, nous allons prendre le petit-déjeuner.  
J’en profite pour lire la brochure que la réceptionniste nous a donné la veille avec la programmation des activités: exposition de chevaux Mangalarga, promenades en 4X4, charrette, carrosse, poneys, etc…En fait, cet endroit est bien plus qu’un simple hôtel, c’est un centre de loisirs familial et champêtre. Nous adorons la suggestion « lait au pis de la vache avec musique classique » – dans notre enfance, que ce soit en France pour Mathieu ou au Brésil pour moi, nous avons tous deux eu l’opportunité d’assister à la traite des vaches et de boire le lait tout chaud, mais nous ne l’avons jamais fait.
Nous terminons nos délicieux pão de queijo, servis à volonté, et nous allons jusqu’aux étables. Là-bas, les chevaux, les poneys et les vaches sont trempés, on vient juste de les laver et, effectivement, les haut-parleurs diffusent du Mozart ! Nous approchons des vaches. Un monsieur assez costaud, coiffé d’un chapeau de paille, nous montre comment réussir la prouesse de traire la mamelle de l’animal sans prendre de recul– à vrai dire, pour la sécurité des pensionnaires, les pattes arrière de la vache sont attachées.  A mon tour, j’essaie, mais ça me fait de la peine, ses tétines me paraissent très sèches et j’ai peur de lui faire mal. Mathieu quant à lui a chopé la technique, à la seconde tentative, l’air désinvolte, il tire l’équivalent d’un verre de lait et le boit aussitôt. Heureux comme un gosse, il affiche un large sourire, fier de sa prestation. Retour au chalet. Le jour se lève en pleine forme, ensoleillé et sans l’ombre d’un nuage dans le ciel. Il est grand temps de partir. On charge le tandem.     
3º JOUR DE PEDALAGE – Journal du lundi 14/08/05

Nous voilà désormais munis d’un plan fait à la main que l’on nous a donné à l’hôtel - tout ce que nous avons imprimé du cycliste José Mauricio ne nous servira pas aujourd’hui, vu que nous avons dévié de notre itinéraire. Nous devons arriver à Lagoa Dourada, par le sertão, et continuer ensuite sur une route goudronnée en direction de  São João do Del Rey –probablement que la proportion sera de 55% de terre et le reste d’asphalte.
Grippés et fiévreux, cinq kilomètres après la sortie de l’Hôtel Estalagem, nous passons devant le village de Melos. Plusieurs petites habitations paysannes, collées les unes aux autres. Des cochons en liberté, des hommes qui labourent et cultivent la terre, des enfants qui jouent au bord de la route. Dix kilomètres plus loin, nous traversons le bourg d’un village encore plus  petit: Arame. Nous parlons avec quelques villageois afin de savoir  “où et comment” – c’est étonnant comme ils donnent facilement les renseignements, cela peut sonner comme une évidence, mais pour qui n’est pas habitué à ça… La droite et la gauche n’existent pas pour les gens du sertão, les seules références sont: après les buissons, tournez au croisement en passant devant les champs labourés et après le troisième « tomateiro » (pied de tomates) ... Je demande à  Mathieu: Un « tomateiro »? C’est comment un « tomateiro »? Ce à quoi il rétorque : C’est quoi un « tomateiro » ? Blague à part, nous continuons. Sans gauche ni droite. Au centre. En plein milieu. Peu à peu, le reste de civilisation se transforme en nature minière profonde. De larges routes en terre, beaucoup de collines, peu d’arbres et peu d’animaux.  
Il est midi, l’air est bien sec et le soleil tape, aucune voiture, aucun camion, aucun véhicule, et quand il en passe enfin un au bout de deux heures, il soulève un nuage de poussière longitudinal. Tout devient marron, même le ciel. Comme la selle de Mathieu commence à lui faire mal, nos haltes sont un peu plus fréquentes afin d’atténuer le frottement. Sur un tandem chargé à bloc comme le nôtre, *le pilote ne peut pas se mettre en danseuse, que ce soit pour se soulager ou pour appuyer un peu plus sur les pédales afin de redonner du rythme. On met un peu de temps pour nous échauffer. Mathieu est un garçon en or, il fait face aux adversités sans jamais se plaindre et, au fil des collines, nous reprenons notre vitesse de croisière tout en toussant et en éternuant. Nous consommons énormément d’eau à cause de la grippe, pour nous dessécher la gorge. Nous évitons de justesse un accident: les “tue-mules” (nom donné aux barrières canadiennes) de la Route Royale pourraient aussi s’appeler des tue-cyclistes.  
Dans la région, ils sont faits de telle manière que l’espace entre deux lamelles de bois est de la largeur d’un pneu– en bons cyclistes que nous sommes, nous parvenons à freiner juste avant chacun d’eux, bien qu’ils soient généralement dissimulés après une grande descente. Après avoir parcouru 22 kilomètres, nous arrivons à Lagoa Dourada. Nous effectuons une halte de  quinze minutes. Nous achetons du chocolat –les barres de céréales étant introuvables dans ces contrées – et nous remplissons les bidons d’eau.   
Nous traversons cette ville faite de sympathiques maisonnettes rustiques et  dont les rues ne sont encore qu’à moitié goudronnées. Tant les adultes que les enfants regardent passer notre étrange attelage les yeux écarquillés. Les uns rient, les autres paraissent avoir vu un OVNI. Jusqu’à ce que l’attraction sorte du village et retrouve l’asphalte encerclé de collines définitivement bucoliques. Sur cette route, il n’y a quasiment pas d’ombre et les voitures y sont rares. Beaucoup de descentes et de montées, aussi suaves que longues. Nous pédalons en toute quiétude: où il y a du goudron, le globe-trotter ne se perd pas. On commence même à voir quelques panneaux de signalisation (pratiquement inexistants jusqu’alors). C’est un vrai bonheur, cela nous tranquillise quelque peu vu que nous n’avons pas de plan digne de ce nom.  
Nous suivons les panneaux indiquant la direction de São João Del Rey, mais en fait il suffisait de continuer tout droit, les bifurcations étant extrêmement rares. Mathieu avait vu sur internet une super boutique d’accessoires pour vélo et il voulait la connaitre. Mais il est déjà tard lorsque nous atteignons l’entrée de la ville. Nous préférons donc poursuivre notre chemin. Peu après, nous quittons la route pour entamer une portion pavée. On peut désormais apercevoir la  Serra de São João, un énorme mur vert qui entoure Tiradentes, classée Patrimoine Historique et Artistique National en 1938.
En moins d’une heure, nous arrivons dans la ville de pierres capistranas (en référence à João Capistrano Bandeira de Melo, ancien président mineiro) tombant sur une foule vêtue en costumes d’époque. Non, nous n’avons pas la berlue! Il s’agit en fait d’une reconstitution historique pour le tournage d’un feuilleton TV: “L’esclave Isaura”, diffusé par la chaine  Rede Record. Les acteurs, habillés en conséquence, ont pris possession de la ville. Pour les autochtones, c’est l’attraction du jour.

Nous entrons dans un bar et choisissons une table avec vue sur le tandem et les bagages. Après avoir commandé un demi, on étend nos jambes, feignant d’être des touristes lambda voyageant en voiture. La distance parcourue aujourd'hui a été de 73,01 Km en 6h29min, à une vitesse moyenne de 11,2 km/h avec des pointes à 66 km/h. Tout en buvant un autre demi, on reste inertes à observer le va et vient des gens, des chevaux et des charrettes, savourant cette fin d’après-midi, sans autre forme de préoccupation. Après tout, notre mission du jour est déjà accomplie.

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