mardi 11 mars 2014

Journal du mercredi 16/08 - 44,33 km pedalés

De Capela do Saco à Carrancas

D’immenses murs verts, des Ipês pourpres et jaunes sur le chemin menant à l’Hôtel Fazenda do Engenho, mais quelques heures avant...

La chambrette où nous avons dormi était très simple, les moustiques nous ont attaqués à l’aube et le vieux matelas usé jusqu’à la corde, à peu près aussi épais qu’une feuille de cigarette, nous a mis les reins en compote mais  la douche, goutte après goutte, nous remet d’aplomb.La veille, nous avons assisté à une discussion enflammée sur la politique locale, l’amphitryon y a passé la nuit, passionné par le thème, mais à six heures du matin notre café est déjà posé sur la table, agrémenté de pain fait maison.  
La rosée dicte la température du jour et l’air est enveloppé dans le brouillard. Ayant un peu froid, j’enfile mon polaire que je ne retirerai qu’une heure plus tard, déjà dans le feu de l’action. Le petit-déjeuner terminé, nous recueillons des informations sur la direction à suivre.  Avant notre départ, M’sieur Muchacho nous prend en photo, nous remarquons qu’il y a déjà d’autres photos de cyclistes sur le mur de son bar, peut-être entrerions-nous bientôt dans son “hall of fame”. Nous montons sur notre cheval argenté et prenons la route, sans transporter d’or pour la couronne.  
La configuration prévue du trajet est de 80% de terre pour 50 km à parcourir, approximativement. Aucune plaque, aucun panneau, pendant des heures. Au début, nous ne savons absolument pas si l’embranchement que nous prenons à chaque bifurcation est le prolongement de la route ou bien s’il aboutit dans quelque propriété privée.  Nous nous échauffons doucement, le nez gelé par la brise. Nous traversons un  bosquet qui nous dévoile un horizon incertain, puis peu à peu, nous laissons le Rio Grande derrière nous, poursuivant en direction d’une épaisse forêt. 
Les lignes droites et les légères montées font fonctionner le son et le rythme des pédales comme un mantra. Silencieux, nous profitons de la fraicheur matinale, observant le lever du jour et admirant les fleurs sauvages au bord de la route.  Aucune voiture, aucun cheval, pas même un passant. Après deux heures de pédalage, nous croisons un camion antédiluvien transportant de l’engrais. Nous en déduisons que nous sommes sur le bon chemin.  Quelques kilomètres plus loin, se dresse sur notre gauche, parallèle à la route, un “canyon”, une  chapada verte qui détonne un tantinet dans ce paysage plat. Inhabituel et anachronique par ici.
En fait, il s’agit de la fameuse Serra de Carrancas, qui s’étend sur 25 km à une altitude maximum de 1378 m – la longer est une expérience inénarrable. Protégés par cette colline surréaliste, nous sommes pour ainsi dire abrutis par sa beauté, mais bien vite, elle n’est plus qu’un souvenir et nous ne voyons même pas le temps passer. Nous aboutissons sur une route asphaltée bordée de clôtures grillagées. Le soleil est déjà quasiment au zénith, sous un ciel d’azur. Une voiture nous dépasse et le conducteur, étonné par le tandem, nous fait un signe de la main le pouce tendu vers le haut. Il nous souhaite bonne chance pour les difficultés par lesquelles nous allons passer d’ici peu.  
Nous en profitons pour nous arrêter boire un peu d’eau et manger un morceau de pain, vu ce qui nous attend. Un peu plus loin, une longue et sinueuse route montagneuse nous fait face.  Je remarque que les yeux de Mathieu s’assombrissent quelque peu. Même si j’ai toussé pendant tout le voyage, je me sentais bien jusque-là, mais à présent la grippe reprend le dessus. Il est temps d’ingérer des calories afin de relever le défi! On n’est pas des mauviettes, que diable !  Mathieu me prévient que nous allons opter pour la vitesse  “doucement mais surement” et que si nous ne parvenons pas à grimper le col d’une seule traite     jusqu’au sommet, nous ferons des arrêts de quelques secondes afin d’injecter un peu d’eau dans nos corps pour mieux repartir ensuite. 
Le bon côté d’un voyage comme celui-ci est qu’il ne s’agit pas d’une compétition, il n’y a aucune pression, on avance à son rythme, on ne se contente pas de suivre un chemin, on a la sensation de faire corps avec celui-ci, de faire partie intégrante du paysage.  Au beau milieu de cette montée qui nous oblige à redoubler d’efforts – je pense quand même que Mathieu appuie beaucoup plus sur les pédales que moi – nous sommes plus lents qu’un piéton mais nous ne posons pas pied à terre pour pousser le tandem, nous continuons coûte que coûte.  
En arrivant au sommet, nous amorçons une délicieuse autant que longue      descente. Un nouveau paysage s’offre à nous, nettement plus bucolique bien que plus proche de la civilisation. La récompense : la sensation de voler littéralement   - nous atteignons une vitesse de 84 km/h! La ville vers laquelle nous nous dirigeons a eu son importance à l’époque de l’or, les pionniers investirent à Carrancas, mais il semble qu’ils se soient fourvoyés, la plus grosse production d’or se fit en effet à  São João do Del Rey et à  Lavras.
La ville fût jadis connue sous différents patronymes mais elle a finalement gardé le nom de   Carrancas. Deux rochers excavés pendant la recherche de l’or dans une forêt de la région ont pris la forme de deux visages,  d’où le nom. Située à 411 km de São Paulo ou à 286 km de Belo Horizonte, elle compte approximativement 4 mille habitants, sept cascades aux alentours, beaucoup de copaíba et d’ipês jaunes, et l’on y a  fait le pari du tourisme écologique.  Nous arrivons dans un centre-ville à la fois calme et un peu triste. Il est déjà midi passé. Nous stoppons sur la place centrale et descendons du tandem. Quelques enfants se montrent curieux en voyant notre attelage et nous abreuvent de questions à son sujet.  
Mathieu se repose à l’ombre pendant que je fais quelques photos. Passé notre petit quart d’heure paresseux,  nous partons déjeuner dans un restaurant autour de la place. Un jeune couple nous accueille très sympathiquement. Plat du jour: bœuf en sauce, riz et haricots. Une fois repus, nous prenons des infos sur les hôtels du coin, on aimerait bien en trouver un en dehors de la ville. Le couple nous suggère l’Hôtel Fazenda Engenho et nous explique comment y arriver. Nous effectuons notre digestion en même temps que nous pédalons 10 kilomètres à travers bois. 
Le soleil pourrait faire cuire un œuf dans une poêle lorsque nous parvenons à la ferme qui, selon le propriétaire, un gaillard sympathique et bavard, a été  précurseur dans le concept des fermes auberges.  Nous sommes les seuls clients. En plein milieu de semaine, hors-saison qui plus est, nous nous sentons maitres des lieux. Notre chambre est délicieusement « rococo ». Nous posons les bagages, enlevons la poussière de nos corps à l’aide d’une délicieuse douche puis partons nous promener, satisfaits des 54 km parcourus.  
La ferme produit du lait, des fruits et légumes, il y a du bétail et des fontaines d’eau. Un petit producteur de la région qui s’auto-suffit– et dont l’hôtel est plein à craquer en été. ...Vivre au milieu de la forêt, indépendant de la ville... – L’idée nous traverse l’esprit un instant.  Sur le domaine, un petit lac où trônent des hérons et beaucoup d’animaux en liberté. Toute la basse-cour est là, poules, coqs, pintades, oies, vaches etc…Dans le ciel, deux ou trois martin-pêcheur qui virevoltent dans le vent. Bref, tout est comme il se doit dans une ferme digne de ce nom. 
Nous allons diner pour clôturer la journée, nous dégustons une savoureuse poule fermière et une salade à 0% de pesticides – la tomate et le concombre ont un goût fabuleux, nous mangeons de vrais légumes ! Bien sûr je me jette corps et âme sur les desserts mineiros. Confiture de cidre, de citrouille, de figue, Roméo et Juliette (une tranche de fromage blanc de Minas et une tranche de goiabada), je goûte de tout sans aucun remords dans cette ferme de 240 ans. Sainte gourmandise ! De toute façon, demain je brûlerai toutes les calories englouties dans le(s) dessert(s)! Nous bavardons longuement avec le père et la fille, propriétaires de la ferme, tout en sirotant la fameuse eau-de-vie locale vieillie en fûts. Nous visitons les autres chambres faites de pans de bois et de torchis, et recouvertes de tuiles pourpres.  
Nous pouvons nous imprégner un peu de l’histoire de la région car nous sommes dans une ferme datant du XVIIème siècle. Après une bonne causette, nous souhaitons bonne nuit aux patrons et nous retirons dans notre chambre. La nuit est de celles dont les loups garous raffolent : de pleine lune. Sans doute sous l’effet de celle-ci, avant de s’endormir, nous en profitons pour nous adonner quelque peu aux plaisirs conjugaux.

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