De Capela do Saco à Carrancas
D’immenses murs verts, des Ipês pourpres et jaunes sur le
chemin menant à l’Hôtel Fazenda do Engenho, mais quelques heures avant...
La chambrette où
nous avons dormi était très simple, les moustiques nous ont attaqués à l’aube et
le vieux matelas usé jusqu’à la corde, à peu près aussi épais qu’une feuille de
cigarette, nous a mis les reins en compote mais la douche, goutte après goutte, nous remet
d’aplomb.La veille, nous
avons assisté à une discussion enflammée sur la politique locale, l’amphitryon y
a passé la nuit, passionné par le thème, mais à six heures du matin notre café
est déjà posé sur la table, agrémenté de pain fait maison.
La rosée dicte
la température du jour et l’air est enveloppé dans le brouillard. Ayant un peu
froid, j’enfile mon polaire que je ne retirerai qu’une heure plus tard, déjà
dans le feu de l’action. Le petit-déjeuner terminé, nous recueillons des
informations sur la direction à suivre. Avant notre
départ, M’sieur Muchacho nous prend en photo, nous remarquons qu’il y a déjà
d’autres photos de cyclistes sur le mur de son bar, peut-être entrerions-nous
bientôt dans son “hall of fame”. Nous montons sur notre cheval argenté et
prenons la route, sans transporter d’or pour la couronne.
La configuration
prévue du trajet est de 80% de terre pour 50 km à parcourir, approximativement.
Aucune plaque, aucun panneau, pendant des heures. Au début, nous ne savons
absolument pas si l’embranchement que nous prenons à chaque bifurcation est le
prolongement de la route ou bien s’il aboutit dans quelque propriété privée. Nous nous
échauffons doucement, le nez gelé par la brise. Nous traversons un bosquet qui nous dévoile un horizon incertain,
puis peu à peu, nous laissons le Rio
Grande derrière nous, poursuivant en direction d’une épaisse forêt.
Les lignes
droites et les légères montées font fonctionner le son et le rythme des pédales
comme un mantra. Silencieux, nous profitons de la fraicheur matinale, observant
le lever du jour et admirant les fleurs sauvages au bord de la route. Aucune voiture, aucun
cheval, pas même un passant. Après deux heures de pédalage, nous croisons un camion
antédiluvien transportant de l’engrais. Nous en déduisons que nous sommes sur
le bon chemin. Quelques
kilomètres plus loin, se dresse sur notre gauche, parallèle à la route, un
“canyon”, une chapada verte qui détonne
un tantinet dans ce paysage plat. Inhabituel et anachronique par ici.
En fait, il
s’agit de la fameuse Serra de Carrancas,
qui s’étend sur 25 km à une altitude maximum de 1378 m – la longer est une
expérience inénarrable. Protégés par
cette colline surréaliste, nous sommes pour ainsi dire abrutis par sa beauté,
mais bien vite, elle n’est plus qu’un souvenir et nous ne voyons même pas le
temps passer. Nous aboutissons sur une route asphaltée bordée de clôtures
grillagées. Le soleil est
déjà quasiment au zénith, sous un ciel d’azur. Une voiture nous dépasse et le
conducteur, étonné par le tandem, nous fait un signe de la main le pouce tendu
vers le haut. Il nous souhaite bonne chance pour les difficultés par lesquelles
nous allons passer d’ici peu.
Nous en
profitons pour nous arrêter boire un peu d’eau et manger un morceau de pain, vu
ce qui nous attend. Un peu plus loin, une longue et sinueuse route montagneuse
nous fait face. Je remarque que
les yeux de Mathieu s’assombrissent quelque peu. Même si j’ai toussé pendant
tout le voyage, je me sentais bien jusque-là, mais à présent la grippe reprend
le dessus. Il est temps d’ingérer des calories afin de relever le défi! On n’est pas des mauviettes, que
diable ! Mathieu me
prévient que nous allons opter pour la vitesse “doucement mais surement” et que si nous ne
parvenons pas à grimper le col d’une seule traite jusqu’au
sommet, nous ferons des arrêts de quelques secondes afin d’injecter un peu
d’eau dans nos corps pour mieux repartir ensuite.
Le bon côté d’un
voyage comme celui-ci est qu’il ne s’agit pas d’une compétition, il n’y a
aucune pression, on avance à son rythme, on ne se contente pas de suivre un
chemin, on a la sensation de faire corps avec celui-ci, de faire partie
intégrante du paysage. Au beau milieu de
cette montée qui nous oblige à redoubler d’efforts – je pense quand même que
Mathieu appuie beaucoup plus sur les pédales que moi – nous sommes plus lents
qu’un piéton mais nous ne posons pas pied à terre pour pousser le tandem, nous
continuons coûte que coûte.
En arrivant au
sommet, nous amorçons une délicieuse autant que longue descente.
Un nouveau paysage s’offre à nous, nettement plus bucolique bien que plus
proche de la civilisation. La récompense : la sensation de voler littéralement - nous
atteignons une vitesse de 84 km/h! La ville vers
laquelle nous nous dirigeons a eu son importance à l’époque de l’or, les
pionniers investirent à Carrancas, mais
il semble qu’ils se soient fourvoyés, la plus grosse production d’or se fit en
effet à São João do Del Rey et à Lavras.
La ville fût
jadis connue sous différents patronymes mais elle a finalement gardé le nom
de Carrancas.
Deux rochers excavés pendant la recherche de l’or dans une forêt de la région ont
pris la forme de deux visages, d’où le
nom. Située à 411 km
de São Paulo ou à 286 km de Belo Horizonte, elle compte approximativement 4 mille
habitants, sept cascades aux alentours, beaucoup de copaíba et d’ipês jaunes, et l’on y a fait le pari du tourisme écologique. Nous arrivons
dans un centre-ville à la fois calme et un peu triste. Il est déjà midi passé. Nous
stoppons sur la place centrale et descendons du tandem. Quelques enfants se
montrent curieux en voyant notre attelage et nous abreuvent de questions à son
sujet.
Mathieu se
repose à l’ombre pendant que je fais quelques photos. Passé notre petit quart
d’heure paresseux, nous partons déjeuner
dans un restaurant autour de la place. Un jeune couple nous accueille très
sympathiquement. Plat du jour: bœuf en sauce, riz et haricots. Une fois repus,
nous prenons des infos sur les hôtels du coin, on aimerait bien en trouver un
en dehors de la ville. Le couple nous suggère l’Hôtel Fazenda Engenho et nous
explique comment y arriver. Nous effectuons notre digestion en même temps que
nous pédalons 10 kilomètres à travers bois.
Le soleil pourrait
faire cuire un œuf dans une poêle lorsque nous parvenons à la ferme qui, selon
le propriétaire, un gaillard sympathique et bavard, a été précurseur dans le concept des fermes
auberges. Nous sommes les
seuls clients. En plein milieu de semaine, hors-saison qui plus est, nous nous
sentons maitres des lieux. Notre chambre est délicieusement « rococo ».
Nous posons les bagages, enlevons la poussière de nos corps à l’aide d’une
délicieuse douche puis partons nous promener, satisfaits des 54 km parcourus.
La ferme produit
du lait, des fruits et légumes, il y a du bétail et des fontaines d’eau. Un
petit producteur de la région qui s’auto-suffit– et dont l’hôtel est plein à
craquer en été. ...Vivre au milieu de la forêt, indépendant de la ville...
– L’idée nous traverse l’esprit un instant.
Sur le domaine,
un petit lac où trônent des hérons et beaucoup d’animaux en liberté. Toute la
basse-cour est là, poules, coqs, pintades, oies, vaches etc…Dans le ciel, deux
ou trois martin-pêcheur qui virevoltent dans le vent. Bref, tout est comme il
se doit dans une ferme digne de ce nom.
Nous allons
diner pour clôturer la journée, nous dégustons une savoureuse poule fermière et
une salade à 0% de pesticides – la tomate et le concombre ont un goût fabuleux,
nous mangeons de vrais légumes ! Bien sûr je me jette corps et âme sur les
desserts mineiros. Confiture de cidre, de citrouille,
de figue, Roméo et Juliette (une tranche de fromage blanc de Minas et une tranche
de goiabada), je goûte de tout sans aucun remords dans cette ferme de 240 ans. Sainte
gourmandise ! De toute façon, demain je brûlerai toutes les calories englouties
dans le(s) dessert(s)! Nous bavardons
longuement avec le père et la fille, propriétaires de la ferme, tout en sirotant
la fameuse eau-de-vie locale vieillie en fûts. Nous visitons les autres
chambres faites de pans de bois et de torchis, et recouvertes de tuiles
pourpres.
Nous pouvons
nous imprégner un peu de l’histoire de la région car nous sommes dans une ferme
datant du XVIIème siècle. Après une bonne causette, nous souhaitons bonne nuit
aux patrons et nous retirons dans notre chambre. La nuit est de celles dont les
loups garous raffolent : de pleine lune. Sans doute sous
l’effet de celle-ci, avant de s’endormir, nous en
profitons pour nous adonner quelque peu aux plaisirs conjugaux. ◘
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