De Ouro Branco à Carandai
A ce moment-là,
nous sommes exactement à deux kilomètres de Ouro
Branco et à 18km de Conselheiro
Lafaiete. Mais aucune sensation de mission non accomplie ou de frustration
ne s’empare de nous. Nous revenons de
la réception pour aller chercher nos bagages restés sur le tandem- il faut
d’ailleurs signaler que nous n’avons eu aucune embûche avec lui, il a roulé
sans broncher, Mathieu l’a construit à partir du cadre (arrière) d’un Scott GO cassé
et a dessiné le cadre avant, l’équipant d’une suspension Cannondale
Moto FR, d’un amortisseur DT Swiss SSD 210L à l’arrière, de freins avant XT
disc d’un diamètre de 205 mm, freins arrière XT disc d’un diamètre de 160mm, d’un
pédalier XT, d’un échangeur de vitesse SRAM X7 et de jantes technium et cubo
XT.
Ce type de
bicyclette, le Mountain Tandem doit être robuste, c’est un 2X2 (deux personnes
au-dessus de deux roues). Dans notre cas, 20 kilos (poids du tandem) qui
transportent 150 kilos (Mathieu, les bagages et moi). Nous débutons le
rituel. Détacher,
décharger, charger. Dans la chambre, ouverture des bagages. Séparer ce qui est
humide pour le faire sécher, laver les vêtements que nous avons porté dans la
journée (nous avons chacun trois jeux de vêtements de rechange). Et finalement
une bonne douche réparatrice! Nous nous changeons, chaussons nos tongs et sortons
nous dégourdir les jambes. J’ai l’impression d’être à la ferme de mes
grands-parents –bien qu’ils n’en aient jamais possédée aucune, une maison de
campagne tout au plus – l’hospitalité « mineira » est fameuse, les gens ici adorent papoter.
Il reste encore
un peu du plat du jour cuisiné au four à bois. À cinq heures de l’après-midi,
Mathieu et moi mangeons un plat de arroz
e feijão(riz et haricots) ainsi qu’un chinchim
de galinha. Trop bon !! Le plus drôle, c’est que je n’ai jamais fait
grand cas du arroz e feijão, au
contraire de la majorité de mes compatriotes, mais durant tout le voyage de la
Route Royale, j’allais répéter sans cesse : “peu importe de dormir dans un
taudis pourvu que je mange du riz avec des haricots”. Pour les
fanatiques de régimes, croyez-moi, pédaler ne fait pas maigrir, il faut
consommer beaucoup de carbohydrates, pour nous redonner rapidement de
l’énergie. Je n’ai pas perdu ne serait-ce qu’un milligramme, je suis revenue
avec la même bedaine que lorsque je suis partie. Je n’ai pas grossi non plus ceci dit. Nous
avons simplement gagné un peu de force musculaire, en particulier au niveau des
cuisses.
Nous terminons
de déjeuner avant de profiter des dernières lueurs du jour pour faire des
photos. Il y a quelques animaux dans la propriété : des chevaux, des
perroquets, des poules. Un facétieux trio de canards marche à la queue leu leu,
ils semblent se diriger partout et nulle part à la fois. Le moment spécial de notre promenade est la chapelle
de Santana. Ses ruines ont été mises dans des caisses vitrées en acier et c’est
tout simplement ravissant ! Œuvre de l’architecte mineiro Éolo Maia (1942 /2002). Un brouillard
épais enveloppe les collines autour de
nous pendant que le ciel se teinte d’orange. La lumière du jour est en train de
se dissiper et nous considérons notre journée comme étant terminée. Il n’est
pas encore neuf heures du soir que nous dormons déjà au son des grillons.
2º jour DE PEDALAGE
Nous nous réveillons frais et
dispos, sans aucune douleur musculaire. Nous procédons à notre cérémonial matinal sous un soleil radieux, sans un nuage
à l’horizon. Après la toilette, récupérer les vêtements, les accessoires, tout
ranger, fermer les sacoches, remplir les bidons d’eau, séparer les barres de céréales. Excités par ce
deuxième jour de pédalage, nous prenons un petit-déjeuner gargantuesque incluant
plusieurs pão de queijo tous chauds
sortis du four, des fruits, du fromage blanc, du pain, de la confiture, des
gâteaux, du café et des jus de fruit. Mathieu, bien qu’il n’ait pas coutume de
manger le matin, ne laisse pas sa part aux chiens.
Nous attachons
les bagages sur le tandem. Mathieu vérifie s’il est techniquement apte à nous
emmener. Tout est parfait! En route. Prochaine destination: Fazenda Engenho Velho dos Cataguases. Mais
avant d’y arriver, il nous faudra passer par beaucoup d’autres lieux. On est dimanche,
et nous avons la ferme intention de profiter intensément du “jour de repos
dominical” entre deux coups de pédale. Nous visitons la maison de Tiradentes
(sur la route de Ouro Branco), où les inconfidentes
(conspirateurs) s’étaient réunis pour élaborer des idées révolutionnaires. Nous
y voyons pour la première fois un
gameleira, arbre ayant la particularité de faire jaillir
un liquide laiteux à la moindre entaille, mais celui-ci est particulièrement célèbre
pour avoir abrité les restes de la dépouille de
Tiradentes
accrochés à ses branches en 1792. Les vautours et
les hiboux montent la garde autour de cet arbre touffu, ils paraissent être « des habitués ».
La journée nous
promet 30% d’asphalte, la départementale que nous devons emprunter, et les 70% restant de chemins en
terre. Ce jour-là, nous
allions apprendre à nos dépends que quand on est perdus dans le sertão mineiro, l’unique chance de s’en
sortir est de rencontrer quelqu’un qui soit entièrement sobre, dans le cas
contraire, le trajet peut être beaucoup plus long que prévu. Vaille que
vaille, nous parvenons à Conselheiro
Lafaiete. Il n’existait
pas, et peut-être n’existe-t-il toujours pas, de carte routière complète de la
Route Royale, qui compte tout de même 117 municipalités. Nous demandons la direction
de Queluzito – c’est le seul point de
repère que nous ayons.
Nous prenons
donc la route départementale prévue sur notre itinéraire, pas la partie la plus
sympathique du parcours, jusqu’à ce que l’on trouve le chemin de terre qui conduit
à Fazenda do Engenho. Quelques
kilomètres plus loin, avisant un petit groupe d’autochtones, nous décidons de
faire une brève escale à Queluzito. Au centre du village, il y a une petite place où trône
une énorme fontaine d’eau ainsi qu’une modeste église. Un dimanche midi plus
que tranquille. Nous discutons avec quelques enfants “cyclistes” qui se montrent
extrêmement curieux concernant notre embarcation, puis nous reprenons la route.
Direction Prados, dans le Minas Gerais profond.
Nous passons par de petits villages peuplés d’agriculteurs et, plus on s’enfonce,
plus la terre devient rouge. Au bord de la route,
nous voyons plusieurs fours en brique, on
dirait des “igloos” en terre. Tout à coup, un
oiseau non identifié surgit de nulle part au milieu de la route puis il disparait
aussi vite qu’il est apparu. Intrigués, nous nous arrêtons. C’est un Cariamiforme,
il y en a toute une bande qui marche sur un pré. Ils sont loin, on ne distingue
que leurs ombres. Nous décidons de poser
pied à terre. En silence, nous les suivons à travers champ, un mètre au-dessus
de la route.
Mathieu sort l’appareil
photo et la caméra. Au loin, les Cariamiformes traversent la route. Ils sont
étranges mais très gracieux avec leur charmant panache sur la tête et leurs gambettes
ultra fines. Selon Mathieu, il est très difficile de les photographier, au
moindre mouvement brusque ils disparaissent
sans laisser de trace. Pendant que mon
mari part à la recherche de ces oiseaux fuyants, j’ai ma dose “d’hallucinations”, une sensation
de forte allégresse commence à s’emparer de moi. Ce serait donc ça la fameuse
« euphorie du sportif » ? Endorphine et sérotonine? Je donne un coup d´œil à 360 º. Forêt et terre.
Terre et forêt. Rien de plus. Soudain, je vois une ombre sur la route. La mienne ! Je ne peux pas m’empêcher de
la filmer. Je danse en fredonnant une chanson improvisée jusqu’au retour de Mathieu.
Retour au
tandem. Nous nous humectons la gorge, le climat est très sec. Caméra en main,
nous repartons, espérant trouver un panneau ou bien quelqu’un susceptible de
nous dire où nous sommes. Nous ne savons
pas encore que nous avons dévié de notre itinéraire. Un vent froid se
lève, les oiseaux s’envolent. Nous nous distrayons en observant quelques aigles
sur les restes de vieux arbres morts, ils semblent se camoufler dans les troncs
creux. Majestueux et immobiles. Le soleil décline, le jour commence à s’assombrir.
Personne en vue. Pas la moindre maison, ferme ou troquet à l’horizon, aucun
taxi à qui demander son chemin. Rien ! Silence absolu. Cela
fait déjà 70 Km que nous roulons. La suite du voyage s’annonce compliquée. Pléonasme
mis à part, difficile d’opter pour une direction que l’on ignore. Nous scrutons
de tous les côtés. Nous nous regardons. Nous sommes perdus. Bel et bien perdus dans
le sertão mineiro.
UNE NUIT A L’ HOTEL FAZENDA ESTALAGEM
Nous ne savons
pas encore que quelques heures plus tard, notre seul objectif sera d’arriver....Arriver
quelque part! N’importe où ! L’eau se raréfie, la nuit est sur le point de
tomber, les piles des phares s’affaiblissent et il n’y a aucune poésie dans tout cela. Où sont donc les
mineiros du sertão (arrière-pays) à quatre heures de l’après-midi un dimanche
de fête des pères ? – se demande-t-on, lorsqu’un motard apparait venant dans
notre direction, pilotant sa bécane à « tombeau ouvert » Il ne
remarque même pas les gestes que je lui
adresse et il s’évanouit aussitôt dans un nuage de poussière.
Que faire ? Continuer
à pédaler, au gré des couleurs, marron rougeâtre pour la terre, vert pour les
champs et bleu pour le ciel. Il est cependant grand temps de savoir vers où se
diriger car la nuit va tomber sans crier gare. Nos réserves d’eau s’amenuisent
et je commence à être réellement épuisée. Mathieu quant à lui, garde son calme. La route couleur
truffe nous guide. Au loin, un bruit dans le vent ravive nos espoirs. C’est l’homme à la moto, beaucoup moins pressé cette fois. Il refait le trajet en sens inverse car il a perdu une pédale de son engin.
Nous le
questionnons. Dans ses yeux, le rouge a gagné de l’espace sur le blanc. Il ne
sait pas où se trouve la Fazenda Engenho
do Cataguases, pas plus qu’il ne sait combien de doigts contient ma main. Pété
comme un coing, il repart laissant derrière lui une forte haleine éthylique. Nous ne sommes pas
plus avancés, mais à présent il y a une bifurcation devant nous– que nous
reverrions d’ailleurs plus tard. Nous choisissons une direction au « am-stram-gram ».
Nous n’avons pas de carte, à peine les indications sur la région dans les notes
prises par le cycliste José Mauricio de Barros.
Les magnifiques
paysages du sertão mineiro sont
toujours éblouissants mais nous ne les apprécions pas autant qu’auparavant. C’est
encore agréable de pédaler sur des collines faites de légères montées et de
descentes en pente douce, mais notre rythme est de plus en plus lent. Nous réglons la
vitesse sur “doucement mais sûrement” étudiant déjà des endroits propices pour
camper. Nous possédons une très bonne tente. Mathieu commence à s’accommoder de
l’idée. Moi, sans plus ! Mais ce
dont nous avons besoin avant tout est de nous alimenter et nous hydrater.
Au soir tombant,
les oiseaux se taisent, on ne voit plus d’animaux. Nous avons l’impression de
pédaler dans un labyrinthe quand, finalement, nous croisons un ange sur roues sur le bas-côté de la route. Nous l’interrogeons
sur la Fazenda dos Cataguases. Il ne
connait pas. Nous demandons alors s’il y
a un endroit dans le coin où nous pourrions manger et passer la nuit. Son œil
droit est rouge, mais dans son cas ce n’est pas dû à la gnôle locale- un insecte
a percuté sa rétine alors qu’il pilotait sa moto.
Nous lui donnons
un peu d’eau pour qu’il se nettoie les yeux. Il nous remercie et, après un
temps de réflexion, nous indique un petit village à 18 km de là. Il dit que
nous pourrons y trouver un lit et un repas simple dans la maison d’une dame appelée
Dona Nena. Un vent froid
commence à souffler. Mes narines coulent et celles de Mathieu aussi. La grippe s’approche
à grands pas. Notre déjeuner a été réduit à trois barres énergétiques et un pão de queijo chacun, et pour plus de 70
km parcourus, cela représente peu de combustible.
On tope les 18
km, conscients de la difficulté de pédaler dans la pénombre sur un chemin
inconnu, mais « l’ange à moto » se rappelle alors d’un autre endroit distant
de 5 km. “J’crois qu’vous allez préférer,
Z’êtes des gens biens, de la capitale”
et il nous explique comment y arriver. “... Vous faites
demi-tour, vous suivez jusqu’au bout le chemin de “Jacarandeiras” vous tournez
à gauche, ensuite vous montez sur la droite, vous descendez sur la gauche et c’est la
première à droite...” Ma dyslexie n’a qu’à bien se tenir…En résumé: Demi-tour !
Huit kilomètres
plus loin, il fait déjà nuit et nous avançons sans éclairage. Nous distinguons
de faibles rais de lumière et quelque chose qui ressemble à une auberge au
milieu de l’obscurité. Je descends de vélo et me dirige vers ce qui pourrait
faire office de réception. Et c’en est une ! Bien que soulagée, je pense quand
même que le taulier abuse un brin de la
situation quand il dit que nous avons de la chance et que grâce à une défection
de dernière minute, une chambre “standard” nous attend pour la bagatelle de R$
250,00 (4 fois plus que notre budget !). Pour ce prix, nous aurions également
droit au diner et au petit-déjeuner.
Il est environ
huit heures du soir. Il y a une musique « axé » qui se mélange aux cris
euphoriques des enfants. Nous n’avons pas idée de l’endroit où nous nous trouvons,
ni ce à quoi il ressemble car il n’y a pratiquement pas d’éclairage à
l’extérieur. C’est à prendre ou à laisser. Nous prenons ! Nous empruntons un
chemin de pierre afin de nous rendre à notre chambre. La réceptionniste ouvre
la porte du chalet, nous remet une brochure contenant des suggestions d’ "activités"
que nous ne déchiffrerions que le lendemain matin.
Après 9h24m de pédalage
intensif, c’est comme un rêve de trouver une chambre au milieu du sertão mineiro. Nous terminons la
journée avec 79, 89 km au compteur - de l’hôtel Pé do Morro (Ouro Branco) jusqu’à l’hôtel Estalagem (Carandaí). Prendre une
douche à ce moment-là équivaut pour nous à se vautrer dans une baignoire remplie de
champagne Cristal. Mathieu est exténué mais réconforté, il a
remis le compteur à zéro. Notre vitesse de pointe a culminé à 74 km/h alors que
notre moyenne était de 8,4 km/h – une personne marchant d’un pas soutenu
atteint 6 km/h.
Une fois
décrassés et vêtus d’habits propres, c’est à peine croyable, nous ne nous sentons
pas fatigués. Une savoureuse paresse s’empare de notre corps, et l’heure du
diner a sonné. Plus d’une
centaine de personnes sont attablées dans la salle du restaurant – impressionnant !
Ils n’ont pas bluffé à la réception, le monde entier s’est donné rendez-vous ici. Nous mangeons en
20 minutes. Peu avant vingt et une heure, le nez coulant et commençant à
tousser, Mathieu et moi nous écroulons sur le lit. Nous avons eu une journée
« hors-plan » !◘
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